René Guénon – L’octogone (1)

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     Nous revenons sur la question du symbolisme, commun à la plupart des traditions, des édifices constitués par une base à section carrée, surmontée d’un dôme ou d’une coupole plus ou moins rigoureusement hémisphérique. Les formes carrées ou cubiques se rapportent à la terre et les formes circulaires ou sphériques au ciel, la signification de ces deux parties en résulte immédiatement ; nous ajouterons que la terre et le ciel ne désignent pas ici uniquement les deux pôles entre lesquels se produit toute la manifestation, comme il en est notamment dans la Grande Triade extrême-orientale, mais comprennent aussi, comme dans le Tribhuvana hindou, les aspects de cette manifestation même qui sont les plus proches respectivement de ces deux pôles, et qui, pour cette raison, sont appelés le monde terrestre et le monde céleste. Il est un point sur lequel nous n’avons pas eu l’occasion d’insister précédemment, et qui cependant mérite d’être pris en considération : c’est que, en tant que l’édifice représente la réalisation d’un « modèle cosmique », l’ensemble de sa structure, s’il se réduisait exclusivement à ces deux parties, serait incomplet en ce sens que, dans la superposition des « trois mondes », il y manquerait un élément correspondant au « monde intermédiaire ». En fait, cet élément existe aussi, car le dôme ou la voûte circulaire ne peut pas reposer directement sur la base carrée, et il faut, pour permettre le passage de l’une à l’autre, une forme de transition qui soit en quelque sorte intermédiaire entre le carré et le cercle, forme qui est généralement celle de l’octogone.

(1) Publié dans É. T, juill.-août 1949.

     Cette forme octogonale est bien réellement, au point de vue géométrique, plus voisine du cercle que le carré, puisqu’un polygone régulier se rapproche d’autant plus du cercle que le nombre de ses côtés est plus grand. On sait en effet que le cercle peut être considéré comme la limite vers laquelle tend un polygone régulier lorsque le nombre de ses côtés croît indéfiniment ; et l’on voit nettement ici le caractère de la limite entendue au sens mathématique : elle n’est pas le dernier terme de la série qui tend vers elle, mais est en dehors et au-delà de cette série, car, quelque grand que soit le nombre des côtés d’un polygone, celui-ci n’arrivera jamais à se confondre avec le cercle, dont la définition est essentiellement autre que celle des polygones(1). D’autre part, on peut remarquer que, dans la série de polygones obtenue en partant du carré et en doublant à chaque fois le nombre des côtés, l’octogone est le premier terme(2) ; il est donc le plus simple de tous ces polygones, et il peut en même temps être considéré comme représentatif de toute cette série d’intermédiaires.

Au point de vue du symbolisme cosmique, envisagé plus particulièrement dans son aspect spatial, la forme quaternaire, c’est-à-dire celle du carré quand il s’agit de polygones, est naturellement en rapport avec les quatre points cardinaux et leurs diverses correspondances traditionnelles. Pour obtenir la forme octogonale, il faut envisager en outre, entre les quatre points cardinaux, les quatre points intermédiaires(3), formant avec eux un ensemble de huit directions, qui sont celles de ce que diverses traditions désignent comme les « huit vents(4) ». Cette considération des « vents » présente ici quelque chose de très remarquable : dans le ternaire védique des « déités » présidant respectivement aux trois mondes, Agni, Vâyu et Aditya, c’est en effet Vâyu qui correspond au monde intermédiaire. À ce propos, en ce qui concerne les deux parties inférieure et supérieure de l’édifice, représentant le monde terrestre et le monde céleste comme nous l’avons dit, il y a lieu de remarquer que le foyer ou l’autel, qui occupe normalement le centre de la base, correspond évidemment à Agni, et que l’« œil » qui se trouve au sommet du dôme figure la « porte solaire » et correspond ainsi non moins rigoureusement à Aditya. Ajoutons encore que Vâyu, en tant qu’il s’identifie au « souffle vital », est manifestement en relation immédiate avec le domaine psychique ou la manifestation subtile, ce qui achève de justifier complètement cette correspondance, qu’on l’envisage d’ailleurs dans l’ordre macrocosmique ou dans l’ordre microcosmique.

(1) Cf. Les Principes du calcul infinitésimal, ch. XII et XIII.

(2) Ou le second si l’on compte le carré lui-même comme premier terme ; mais, si l’on parle de la série des intermédiaires entre le carré et le cercle comme nous le faisons ici, c’est bien véritablement l’octogone qui en est le premier terme.

(3) Lorsque les points cardinaux sont mis en correspondance avec les éléments corporels, les points intermédiaires correspondent aux qualités sensibles : chaud et froid, sec et humide.

(4) À Athènes, la « Tour des Vents » était octogonale. Notons en passant le caractère singulier du terme de « rose des vents », qu’on emploie couramment sans y prêter attention : dans le symbolisme rosicrucien, Rosa Mundi et Rota Mundi étaient des expressions équivalentes, et la Rosa Mundi était précisément figurée avec huit rayons correspondant aux éléments et aux qualités sensibles.

Dans la construction, la forme de l’octogone peut naturellement être réalisée de différentes façons, et notamment par huit piliers supportant la voûte ; nous en trouvons un exemple en Chine dans le cas du Ming-tang(1), dont « le toit rond est supporté par huit colonnes qui reposent sur une base carrée comme la terre, car, pour réaliser cette quadrature du cercle, qui va de l’unité céleste de la voûte au carré des éléments terrestres, il faut passer par l’octogone, qui est en rapport avec le monde intermédiaire des huit directions, des huit portes et des huit vents(2) ». Le symbolisme des « huit portes » qui est aussi mentionné ici s’explique par le fait que la porte est essentiellement un lieu de passage, représentant comme tel la transition d’un état à un autre, et plus spécialement d’un état « extérieur » à un état « intérieur », au moins relativement, ce rapport de l’« extérieur » et de l’« intérieur » étant du reste, à quelque niveau qu’il se situe, toujours comparable à celui du monde terrestre et du monde céleste.

Dans le christianisme, la forme octogonale était celle des anciens baptistères, et, malgré l’oubli ou la négligence du symbolisme à partir de l’époque de la Renaissance, cette forme se retrouve encore généralement aujourd’hui dans la vasque des fonts baptismaux3. Ici encore, il s’agit bien évidemment d’un lieu de passage ou de transition ; d’ailleurs, dans les premiers siècles, le baptistère était situé en dehors de l’église, et seuls ceux qui avaient reçu le baptême étaient admis à pénétrer à l’intérieur de celle-ci ; il va de soi que le fait que les fonts ont été ensuite transportés dans l’église même, mais toujours près de l’entrée, ne change rien à leur signification. En un sens, et d’après ce que nous venons de dire, l’église est, par rapport à l’extérieur, dans une correspondance qui est comme une image de celle du monde céleste par rapport au monde terrestre, et le baptistère, par lequel il faut passer pour aller de l’un à l’autre, correspond par là même au monde intermédiaire ; mais, en outre, ce même baptistère est dans une relation encore plus directe avec celui-ci par le caractère du rite qui s’y accomplit, et qui est proprement le moyen d’une régénération s’effectuant dans le domaine psychique, c’est-à-dire dans les éléments de l’être qui appartiennent par leur nature à ce monde intermédiaire4.

(1) Cf. La Grande Triade, ch. XVI.

(2) Luc Benoist, Art du monde, p. 90.

(3) Cf. ibid., p. 65.

(4) En consacrant l’eau, le prêtre trace à sa surface, avec son souffle, un signe ayant la forme de la lettre grecque psi, initiale du mot psuché ; ceci est très significatif à cet égard, puisque c’est effectivement dans l’ordre psychique que doit opérer l’influence à laquelle l’eau consacrée sert de véhicule ; et il est facile de voir aussi le rapport de ce rite avec le « souffle vital » dont nous parlions plus haut.

À propos des huit directions, nous avons relevé une concordance entre des formes traditionnelles différentes qui, bien que se rapportant à un autre ordre de considérations que celui que nous avions plus spécialement en vue, nous paraît trop digne de remarque pour que nous nous abstenions de la citer : M. Luc Benoist signale(1) que, « dans le Scivias de sainte Hildegarde, le trône divin qui entoure les mondes est représenté par un cercle soutenu par huit anges ». Or, ce « trône qui entoure les mondes » est une traduction aussi exacte que possible de l’expression arabe El-Arsh El-Muhît, et une représentation identique se trouve aussi dans la tradition islamique, suivant laquelle il est également soutenu par huit anges, qui, comme nous l’avons expliqué ailleurs(2), correspondent à la fois aux huit directions et à des groupes de lettres de l’alphabet arabe ; on devra reconnaître qu’une telle « coïncidence » est plutôt étonnante ! Ici, ce n’est plus du monde intermédiaire qu’il est question, à moins qu’on ne puisse dire que la fonction de ces anges établit une connexion entre celui-ci et le monde céleste ; quoi qu’il en soit, ce symbolisme peut cependant, sous un certain rapport tout au moins, être rattaché à ce qui précède, en se souvenant du texte biblique suivant lequel Dieu « fait des Vents ses messagers(3) », et en remarquant que les anges sont littéralement les « messagers » divins.

(1) Op. cit., p. 79.

(2) Note sur l’angélologie de l’alphabet arabe, dans É. T. d’août-sept. 1938.

(3) Psaume, CIV, 4.

Publié dans : René Guénon |le 27 mai, 2014 |Pas de Commentaires »

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